Impliquer les milieux pour mieux identifier les enjeux de transition : un projet de recherche en trois phases

La transition d’un ordre d’enseignement à un autre comporte plusieurs défis d’adaptation et d’ajustement sur les plans scolaire, social et psychologique. En effet, les déterminants sociaux qui caractérisent la trajectoire des personnes étudiantes entre le secondaire et le collégial affectent de manière significative la persévérance et la diplomation au collégial.

(Denoncourt et Lemire-Lafontaine, 2023) 

Inspirées par des projets octroyant la parole aux personnes citoyennes (Fontan et Rodriguez, 2009; Heck et al., 2015; MacKinnon, 2018), deux enseignantes-chercheuses du Cégep Marie-Victorin ont mis sur pied une démarche collaborative impliquant l’ensemble des personnes concernées par la transition interordre. Émilie Lemire-Lafontaine et Julie Denoncourt1 ont développé un projet de recherche-action participative intégrant l’art comme moyen de réflexion et d’expression. Leur projet porte sur la transition entre les écoles secondaires et leur cégep situés dans l’Est de Montréal. Par ce projet, elles ont collaboré non seulement avec des membres du corps enseignant et du personnel cadre et professionnel du secondaire et du collégial, mais aussi avec les élèves et leurs parents.

1 En plus des deux enseignantes-chercheuses, ont collaboré au projet : Robertho Chery, auxiliaire de recherche, étudiant en sciences humaines au Cégep Marie-Victorin; Geneviève Dansereau, conseillère en orientation et Nathalie Bruneau, enseignante à l’école secondaire Pointe-aux-Trembles; Sébastien Brunet et Renaud Benoît, enseignants à l’école secondaire Henri-Bourassa et Martin Rinfret, enseignant à l’école secondaire Jean-Grou.

Globalement, cette recherche vise les objectifs suivants :

1. Informer, sensibiliser et former l’ensemble du milieu collégial aux différentes problématiques socioéconomiques et culturelles des quartiers environnants du Cégep Marie-Victorin (Montréal-Nord, Rivière-des-Prairies et Pointe-aux-Trembles, Est de Montréal);

2. Cerner la réalité des élèves du secondaire des quartiers environnants afin de mieux s’adapter à celle-ci et de favoriser le passage vers les études supérieures;

3. Contribuer à leur réussite, à leur motivation et à leur persévérance au niveau collégial;

4. Construire un réseau de contacts et renforcer la collaboration avec différents intervenants et intervenantes dans le milieu (scolaire et communautaire);

5. Co-construire des projets avec la communauté, sur une base égalitaire et réciproque.

La première collecte de données, inspirée par l’art, s’est concrétisée par des ateliers exploratoires laissant place à l’expression et la prise de parole par les élèves. Comme l’indique la ligne du temps suivante, ces ateliers se sont déroulés au tout début du projet. Ils visent à faire émerger les besoins des élèves de 5e secondaire et à identifier les pistes d’action à mettre en place pour faciliter leur transition vers les études postsecondaires.

L’art pour favoriser la réflexion et l’expression des élèves  

En collaboration avec leurs homologues au secondaire, les deux enseignantes du collégial ont animé trois ateliers avec des élèves de 5e secondaire. Au fil des ateliers de création visuelle et écrite, les élèves réfléchissent à leurs projets de vie (éducatifs, professionnels ou autres), à ce qui les préoccupe, les motive ou les encourage quant à leur avenir.

Atelier I – Et si j’étais un arbre ?

Ce premier atelier sur la représentation de soi est inspiré par des méthodes de collecte de données basées sur l’art (Chamberlain et al., 2018; Debenedetti, et al., 2019). Individuellement, les élèves sont amenés à traduire leurs préoccupations par le biais du dessin en se représentant sous la forme d’un arbre (racines, tronc, branches, feuilles, environnement, etc.) afin d’illustrer :

  • Leurs souhaits et leurs émotions
  • Leurs forces et leurs traits de personnalité qui seront mobilisés dans la transition
  • Les personnes et les endroits qui leur procurent actuellement un sentiment de bien-être et qui seront encore utiles dans la transition et dans le futur

Atelier II – Manifestez-vous !

Le deuxième atelier consiste en la production narrative collective sous forme de lettre, de poème ou de rap amenant les élèves à s’exprimer autour de quatre grands thèmes entourant la transition vers le postsecondaire :

  • L’identité
  • Les valeurs
  • L’autonomie et la confiance en soi
  • Mes racines et mon avenir

À partir des dessins réalisés dans l’atelier précédent, les élèves doivent, en équipe de 3 ou 4 :

1. Analyser et comparer leurs productions selon :

  • Les éléments divergents
  • Les aspects qui étonnent sur le plan graphique et narratif
  • Les éléments convergents pour en faire ressortir 10 mots clés

2. Rédiger trois courts textes destinés respectivement aux personnes présentes dans leur vie actuelle et future (parents et famille, membres du personnel de l’école secondaire, du futur cégep ou d’un autre milieu qui les accueillera l’année suivante).


Atelier III – L’heure de vérité

Pour le dernier atelier, les élèves du secondaire participent à une discussion avec des collégiens et collégiennes qui répondent aux questions des élèves, démystifient la vie collégiale sous tous ses aspects, racontent leurs expériences vécues dans leur parcours, etc.

Au terme des ateliers, les élèves sont invités à remplir un questionnaire perceptuel traitant notamment des types de soutien reçu par les parents pendant leur parcours scolaire, leurs habitudes de vie et leurs aptitudes liées au métier d’étudiant. Également, ils peuvent exprimer leur appréciation sur les deux premiers ateliers et sur ce que cela leur a apporté.

Des ateliers aux retombées multiples

Même si elles en sont au début du projet, les enseignantes perçoivent déjà des retombées positives de ces ateliers mobilisant l’art. Ces interventions ont permis de :

En sollicitant l’expression artistique, les ateliers ont favorisé la participation au-delà de ce qu’aurait permis une discussion seule, notamment pour les élèves issus de l’immigration.

« À cause de la barrière de la langue, l’art peut donc devenir un puissant outil de communication et d’expression » (Lefler Brunick, 1999, citée dans Perras-Chenail, 2008, p. 40)

Les enseignantes chercheuses soulignent comme retombée le fait que les ateliers ont permis d’entendre également les réflexions de ceux et celles qui n’opteront pas pour les études postsecondaires.

Soutenir le développement du savoir agir de l’élève

Par ces ateliers, les élèves ont eu l’opportunité d’approfondir leur réflexion personnelle et leur discours quant à leur transition vers le postsecondaire. Cette introspection a permis d’identifier les enjeux dans leur réussite. Plus encore, les élèves ont constaté que leurs préoccupations sont souvent partagées par leurs pairs.

La tenue des ateliers a favorisé la création de liens de confiance et de collaboration entre les personnes enseignantes des deux milieux. Elles ont également pu actualiser leur compréhension des choix et des défis auxquels sont confrontés les élèves, qu’ils choisissent ou non de poursuivre leurs études au postsecondaire. Du côté des élèves, ils ont pu se faire une image plus juste de ce qui les attend au collégial.

Dans la poursuite du projet, il est souhaité que les équipes-écoles puissent identifier et offrir des mesures mieux adaptées aux élèves, en amont de leur transition ou dès leur entrée au collégial, de manière à favoriser leur persévérance et leur autonomie dans leur cheminement.

Les conditions gagnantes

La collaboration interordre et interétablissements en amont du projet, l’implication des enseignantes-chercheuses dans diverses instances institutionnelles ainsi que l’ancrage du cégep dans sa communauté ont été des facteurs décisifs dans la réussite du projet.

Du financement pour se donner le temps

Grâce à un financement du Programme d’aide à la recherche sur l’enseignement et l’apprentissage (PAREA) sur 3 ans, les enseignantes-chercheuses sont dégagées pour planifier et mener elles-mêmes les activités d’animation. Cette prise de contact direct avec les personnes participantes représente une valeur ajoutée à la recherche.

Une participation multiple

La présence et l’interaction des personnes enseignantes des écoles secondaires et du collégial lors des ateliers ont témoigné d’un engouement et d’un intérêt marqué pour le projet. Enfin, les enseignantes-chercheuses soulignent un fort engagement ainsi que la participation de la grande majorité des élèves dans les ateliers exploratoires.

Un lien de confiance précieux et essentiel

Les relations entre les équipes-écoles se sont bâties au fil des multiples rencontres échelonnées sur plusieurs années. Elles ont permis de faire face aux enjeux émergents et de trouver des solutions conjointes. Ces relations se sont par ailleurs grandement consolidées lors de la pandémie.

Ce n’est qu’un début!

Afin d’atteindre l’ensemble des objectifs du projet de recherche, l’équipe poursuit sa collecte de données notamment par la tenue de groupes de discussion composés respectivement d’élèves et de leurs parents. Une attention particulière est par ailleurs portée aux personnes issues de l’immigration, qui pourraient vivre des enjeux distincts dans ce contexte de transition.

Pour en savoir plus

Visionner cette capsule (11 min 13 s) lancée lors de la 2e édition de la Semaine de la recherche, de l’innovation et de la créativité du Cégep Marie-Victorin (avril 2024)

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Mention de source : Daniel Plante

L’écriture de cette pratique inspirante s’appuie sur une entrevue réalisée le 5 décembre 2023 avec les responsables du projet, Émilie Lemire-Lafontaine et Julie Denoncourt, enseignantes au Cégep Marie-Victorin. [Mme Lemire-Lafontaine et Mme Denoncourt ont approuvé le contenu de ce texte].

Références

Chamberlain, K., McGuigan, K., Anstiss, D., et Marshall, K. (2018). A change of view: Arts-based research and psychology. Qualitative Research in Psychology15(2-3), 131-139.

Debenedetti, S., Perret, V., et Schmidt, G. (2019). Les méthodes de recherche basées sur l’art. Méthodes de recherche qualitatives innovantes, 63-86.

Denoncourt, J. et Lemire-Lafontaine, É. (2023). Projet de Recherche-Action Participative sur les enjeux de transition interordre. [Document de présentation]. Cégep Marie-Victorin.

Fontan, J. M., et Rodriguez, P. (2009). Étude sur les besoins et les aspirations des résidants de l’îlot Pelletier-Synthèse des recherches effectuées : Similitudes et différences des différents acteurs rencontrés. 

Heck, I., René, J. F., et Castonguay, C. (2015). Étude sur les besoins et aspirations des citoyens du Nord-Est de Montréal-Nord. CRISES. 

MacKinnon, S. (dir.). (2018). Practising Community-based Participatory Research: Stories of Engagement, Empowerment, and Mobilization. Purich Books. 

Perras-Chenail, A. (2008). Favoriser par l’art l’adaptation et l’intégration des jeunes issus de l’immigration: étude de quelques projets dans les organismes communautaires et dans le milieu scolaire montréalais. Mémoire de maitrise. Université du Québec à Montréal. https://archipel.uqam.ca/851/1/M10183.pdf